Plaidoyer pour l'entreprise ou pourquoi les nouveaux défis de nos sociétés occidentales concernent directement l'entreprise, ses acteurs et ses stratégies
Par Bernard de Montmorillon, Professeur des Universités, Président de CreActive Place - le 8 janvier 2011.
Bertrand COLLOMB et Michel DRANCOURT viennent de publier un ouvrage dont le titre est tout un programme : plaidoyer pour l’entreprise ! C’est un livre d’expérience, d’analyse et de conviction. Les deux auteurs y conjuguent leurs expertises, celles du grand patron et du grand journaliste qu’il est inutile de présenter ici, leurs jugements, fondés sur une connaissance approfondie du management et de l’économie, et leurs engagements prospectifs, issus des unes et des autres.
Donc, ils plaident pour l’entreprise. Et la première partie de la réflexion montre bien pourquoi : les « nouveaux défis » auxquels sont confrontés nos sociétés occidentales concernent tous, directement, l’entreprise, ses acteurs et ses stratégies. On le pressent, on ne le dit pas assez : c’est fait !
Il y a d’abord le défi de la globalisation. Les entreprises occidentales, qui, certes, voient s’ouvrir de nouveaux marchés ainsi que la possibilité de réduire leurs coûts, se trouvent confrontées à la concurrence de nouveaux acteurs de plus en plus performants, issus notamment des pays émergents les plus dynamiques, les fameux B.R.I.C. Et ces acteurs bénéficient du soutien actif de leurs autorités régaliennes. Sait-on, ainsi, qu’en Inde les O.P.A. extérieures hostiles sont « légalement impossibles » (p.270) ? Surtout les plus grandes de ces entreprises deviennent « glocales », gèrent leurs activités à la fois globalement et localement, en déterminant où produire, où vendre et où se financer le plus efficacement. C’est leur métier et c’est leur intérêt mais cela ne va pas sans répercussions locales douloureuses (délocalisation, plans sociaux…). Pourtant les auteurs sont convaincants quand ils affirment que les opportunités l’emportent sur les inconvénients (p.33) : d’abord il est parfaitement vain de postuler que le mouvement puisse s’inverser ; ensuite, globalement, il semble bien que les délocalisations puissent avoir un impact positif (étude Mc Kinsey, présentée p.190) ; enfin, surtout, la contrainte impose une réaction volontariste dont les auteurs s’attachent à tracer la perspective.
Un deuxième défi fait l’objet d’analyses engagées : celui de la financiarisation. Bertrand COLLOMB et Michel DRANCOURT ne mâchent pas leur critique à l’égard des évolutions qu’ils considèrent comme pernicieuses : le rôle excessif des hedge funds (qui « avant la crise… représentaient plus de la moitié des transactions boursières » et ont joué un rôle déterminant « dans les fluctuations des cours » (p.52) ; le décalage croissant entre le temps financier et le temps stratégique (on apprend l’influence de la City sur l’irrémédiable déclin de l’industrie cimentière anglaise – p.54); l’impact négatif des bulles et de leur éclatement sur les engagements stratégiques, nécessairement longs. Et la conclusion tombe : il est impératif que l’entreprise parvienne à mieux gérer ses relations avec le monde des marchés financiers pour ne pas être contrainte de sans cesse « danser » à leur « musique » (p.55) !
On le voit bien, l’entreprise est au cœur de ces enjeux essentiels. Cependant l’argumentation évite de souligner (mais le titre n’est pas ambigu : plaidoyer pour) la part qu’elle a pu prendre aux dérives de la globalisation et aux excès de la financiarisation Car, enfin, les banques sont aussi des entreprises et si la globalisation sert les consommateurs en leur offrant des produits à moindre coût (la loi des rendements décroissants s’applique encore à de nombreux secteurs), elle profite aussi aux actionnaires et aux dirigeants. On peut se demander si l’équilibre entre les différentes parties prenantes de l’entreprise (et notamment les employés) a toujours été au cœur des objectifs du management. Sans doute les auteurs dénoncent-ils l’excessive inégalité de la répartition des richesses crées ou les dérives de la rémunération de certains patrons, mais ce sont là … des dérapages. Trois autres défis sont abordés dans la foulée, le développement durable, la responsabilité sociale et sociétale et les inégalités. Le premier est « une obligation stratégique pour l’entreprise », la seconde à l’articulation de ses « pouvoirs et (de ses) devoirs » et les troisièmes le « paradoxe de la prospérité ». Ces trois chapitres tracent une perspective convaincante, bien que l’on puisse se demander si les auteurs argumentent pour montrer la part prise par les entreprises à la réponse aux défis ou s’ils présentent les arguments qui devraient les conduire à le faire : en la matière, l’initiative des organisations internationales et des pouvoirs publics ne peut être sous-estimée, qu’il s’agisse du rôle social de BISMARK dans l’Allemagne de la fin du XIXème siècle ou de l’engagement de Kofi ANNAN qui lance en 2000 le « Global Compact ».
Quoi qu’il en soit, la démonstration est faite : l’entreprise se trouve, sinon en leur cœur même, du moins directement concernée par tous les grands défis qui se posent à nos sociétés du début du XXIème siècle. Dès lors elles sont des acteurs incontournables de la réponse qu’il faut y apporter. Et le plaidoyer pour l’entreprise devient un plaidoyer pour que l’entreprise soit à même d’assumer le rôle essentiel qu’elle doit jouer.
Mais qu’est-ce-donc que cette entreprise dont toute la première partie, dans une perspective quasi anthropomorphique, parle comme d’un acteur conscient, cohérent et responsable ? Pour qui plaide-t-on ? La seconde partie de l’ouvrage, sans doute la plus forte et la plus nécessaire, propose une explicitation, opportune, de l’entreprise, de ce qu’elle est et de ce qu’elle fait, bref de ses « fondamentaux ».
Cette explication est opportune, d’abord parce que la réflexion sur la réalité de l’entreprise a été ces vingt dernières années marquée par la financiarisation de l’économie, et par l’approche en termes d’agence qui a eu tendance à n’en faire que le vecteur de valorisation de l’investissement des actionnaires. Les auteurs soulignent cette prégnance qu’il ne faudrait considérée comme révolue du seul fait qu’elle ait été à la fois analytiquement explicitée et, hélas, économiquement observée. La clarification est aussi bienvenue parce que, finalement, l’entreprise n’est précisément définie ni en économie, ni en droit. Pour les économistes, c’est tantôt une fonction de production hiérarchisée, une firme, tantôt un acteur qui crée et répartit de la valeur ajoutée, un agent, ou tantôt encore, une organisation ; mais se trouvent alors posés d’épineux problèmes de représentation (rationalité, contrats incomplets, jeux…) qui font leurs délices mais laissent les décideurs de marbre. En droit non plus, l’entreprise n’est pas clairement caractérisée: c’est une sorte d’attracteur étrange autour duquel tournent le droit fiscal, le droit des contrats, le droit du travail sans oublier le droit des sociétés, avec la délicate question de la responsabilité des administrateurs et de l’intérêt social . Les auteurs n’entrent pas dans ces débats, parce qu’ils ne les considèrent pas comme essentiels à leurs propos et, surtout, parce qu’ils proposent une approche opérationnelle de l’entreprise dont la dynamique ne peut être rendue ni par l’économie seule, ni par le droit, ni par la sociologie.
Qu’est-ce donc que cette entreprise au cœur des défis d’aujourd’hui ? On peut reprendre les titres des chapitres de la deuxième partie pour présenter l’approche retenue par le plaidoyer: l’entreprise apparait comme un projet productif, donc risqué, collectif, financé et piloté. La déclinaison de ces caractéristiques permet aux auteurs de brosser un tableau dont les grandes lignes prennent corps avec le recul qui permet d’en embrasser la globalité. L’entreprise c’est d’abord une organisation « qui a pour objet de regrouper des moyens humains, financiers, techniques en vue de produire et vendre des produits et des services à des clients solvables, libres de leur choix » (p.115). La représentation implicitement mobilisée ici est donc celle de la théorie des organisations qui, depuis MARCH et SIMON, dès 1968, en a mis en évidence les nécessaires fondements : finalité, concours des différentes parties prenantes pour réaliser le métier collectif, leur nécessaire rétribution pour maintenir ces concours et puis le rôle pivot de ceux qui sont chargés et de la définition du projet et de la mobilisation des contributions. Il faut saluer ce retour à cette vision organisationnelle et prospective de l’entreprise, vision qui a prévalu tout au long des années de l’après-guerre et dont on peut penser qu’elle est largement à l’origine, du moins aux Etats-Unis, en Europe et même au Japon, de la forte croissance dont ont bénéficié alors les pays développés. La crise actuelle en Occident vient probablement en grande partie de ce que ce modèle est directement confronté à la compétition des entreprise des pays émergents, très « néoclassiques » à bien des égards. Et l’on peut penser aussi que la réponse aux défis auxquels nos sociétés sont soumises passera plus par l’actualisation et le renouveau de ce modèle organisationnel de l’entreprise. Si les auteurs ne le disent pas explicitement, la lecture de leur argumentation conduit à nourrir cette conviction. Ne soulignent-ils pas, en effet, que l’entreprise efficace repose sur « une vision partagée avec des clients satisfaits et des équipes motivées » (p.128); n’insistent-ils pas sur la nécessaire prise de risque par l’équipe managériale et qui doit être assumée par l’investisseur ; ou encore ne montrent-il pas comment l’entreprise est « l’institution de base de l’économie libérale », quels que soient, du reste, les statuts pour lesquels elle opte.
Dans cette même perspective, les auteurs s’interrogent sur l’organisation due son gouvernement. Ils décrivent dans quelques développements lumineux la différence entre les approches dominant aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en France et défendent la position selon laquelle le Conseil d’Administration doit promouvoir l’intérêt global des parties prenantes ; cependant l’origine de cet impératif n’est pas approfondie, sauf dans le dernier chapitre et la postface où les auteurs affirment leur conviction humanistes. La question, d’une grande actualité, et la position adoptée, beaucoup plus novatrice qu’il n’y parait, auraient mérité de plus amples développements. La mobilisation des approches institutionnelles – on songe NORTH, à GRANOVETTER, à Di MAGGIO et POWELL – aurait pu nourrir l’analyse du lien entre efficacité et adhésion de l’ensemble de parties prenantes : l’entreprise performante doit être socialement encastrée et bénéficier de l’adhésion, de l’ « active coopération » aurait dit HAYEK, de tous ses partenaires.
Et d’abord, de l’ensemble des collaborateurs qui y exercent leurs activités professionnelle. Sans doute les auteurs consacrent-ils un chapitre à l’ »association des collaborateurs au destin de l’entreprise », mais ils restent, à ce niveau, plus convaincus que convaincants. Les mouvements coopératifs ou mutualistes, la cogestion, la « mitbestimung » à l’allemande sont évoqués avec une distance prudente. Si on les suit volontiers quand ils affirment qu’ « ils ne peut y avoir de véritable démocratie salariale dans l’entreprise » on les trouve un peu courts quand ils concluent que le défi de la mobilisation est posé et puis s’arrêtent là (p.220). Et pourtant les collaborateurs sont sans doute la première cible que doit viser la plaidoirie : il est nécessaire de les persuader de l’opportunité de l’entreprise pour chacun d’entre eux et cette conviction na pourra être fondée que sur la pratique des managers. La gestion des ressources humaines n’est pas seulement une fonction support où un alibi de communication, c’est une fonction clé dans la perspective positive brossée par les auteurs.
Les défis posés et les fondamentaux précisés, quels choix opérer pour demain ? C’est ce à quoi, précisément, s’emploie la troisième partie. La réponse globale est d’emblée proposée : retrouver la confiance dans la croissance, dans ses effets positifs sur l’emploi, le niveau de vie et le rayonnement de l’Europe dans le monde. Et l’aboutissement de la réflexion s’affirme de façon claire et logique : le retour à la croissance passe par la contribution essentielle de l’entreprise. Vont alors être développés les voies et moyens du programme qui peut y conduire. Ces chemins convergent dans une perspective globale que développent les cinq premiers chapitres de la dernière partie… et il y en a six. On reviendra donc pour conclure sur le dernier.
Les auteurs s’inscrivent très clairement dans un schéma d’économie politique renouvelée. Ils affirment d’abord les vertus de l’entreprise, de la concurrence et de la liberté des choix d’ l’investissement. « La concurrence est avec l’innovation l’un des deux piliers de l’économie libérale et du système capitaliste » (p.261). Mais ils récusent tout aussi vigoureusement l’idéologie du marché pur. « L’idée que le marché supposé parfait et omniscient doive être le seul maître des choix économiques ne résiste pas à l’examen (p.249). Ils se trompent « … ceux qui croient encore à la toute puissance de la main invisible des marchés… ». Dès lors, le paysage se construit ; il faut rééquilibrer les relations entre l’entreprise et la puissance publique. Partout dans le monde, les Etats soutiennent les entreprises de leurs espaces collectifs ; que l’Europe le fasse donc aussi. La compétitivité des entreprises européennes, leur capacité à créer de la valeur et de l’emploi dépendent d’elles d’abord, mais aussi des pouvoirs publics. Et le programme de se dérouler : interventions publiques en faveur des infrastructures, de la recherche et de l’innovation (dans une dynamique proche de celle de la croissance endogène); aménagement efficace des règles de la concurrence pour soutenir les champions européens dans une logique de réciprocité internationale; renforcement de la gouvernance mondiale en articulant G20, OMC, FMI …; maîtrise du système financier global (notamment en contrôlant les excès spéculatifs par l’ accroissement de leur coût))… On le voit bien, les auteurs sont convaincus à la fois de la nécessaire articulation entre stratégie d’entreprise et stratégie publique et de ce que le niveau efficace de cette articulation est désormais l’Europe. En cela, ils sont finalement représentatifs de la traditionnelle élite intellectuelle française, républicaine et colbertiste, mais dont les valeurs sont sans doute assez proches de celles des responsables chinois, russes, brésiliens, voire même indiens et américains.
Mais en cela aussi ils restent sans doute assez marqués par leur approche économique dominée par l’industrie… industrielle, dont LAFARGE est l’un des fleurons français. On doit alors se demander si le programme proposé tient assez compte du basculement massif de nos économies dans le monde du tertiaire, du service, du numérique, de l’immatériel. Sans doute les succès rencontrés naguère par un pays comme la France dans l’organisation mixte des services publics et aujourd’hui par l’Allemagne dans celle de son industrie conduisent-ils à penser que des logiques analogues peuvent être développées au niveau européen. Mais sans doute est-il tout aussi nécessaire d’explorer les voies nouvelles ouvertes par l’économie post industrielle, faite d’échanges, de micro initiatives décentralisées et de nouveaux modèles d’affaires.
L’ouvrage se conclut par un dernier chapitre qui s’intitule « la revanche de l’entreprise humaniste ». Les auteurs y reviennent sur l’un des thèmes centraux qui courent en filigrane au travers de l’ensemble de leurs développements. L’entreprise doit « bien sûr accepter l’exigence de performance » mais elle n’y parviendra qu’à la condition de ne pas oublier qu’elle est « un groupe d’hommes et de femmes réunis pour travailler ensemble » (p.309). Voilà sans doute un point essentiel du plaidoyer de Bertrand COLLOMB et Michel DRANCOURT. En l’occurrence, l’entreprise qui « ne doit pas oublier », ce sont les managers. En la matière il reste beaucoup à faire et la vision d’un management impliqué et solidaire à laquelle se réfèrent les auteurs n’est sans doute pas aussi largement répandues que ne le laissent entendre leurs analyses. En effet, convaincre les technocrates de BRUXELLES tout comme les responsables publics qu’il est de leur mission de soutenir l’entreprise, c’est une chose ; convaincre les collaborateurs que l’entreprise œuvre en faveur du développement collectif en est une autre et qui est d’abord l’affaire de l’ensemble des dirigeants, dans leurs discours et dans leurs actes. C’est sans doute l’ardente obligation à laquelle cet ouvrage invite. Puissent tous les responsables l’entendre et être convaincus par ce brillant plaidoyer, aussi argumenté, précis que passionné.


